GAMBE DE BOUÉ

Entretiens avec un goubelin du Val de Saire

Paul Pilardeau

Lexique de patois normand

GAMBE DE BOUÉ

Comme je vous le disais, le manoir est hanté par l’âme du premier propriétaire.
Qui était ?
François Le Clerc, dit « gamb’* de boué* », pirate puis corsaire.
Cette histoire se déroule donc bien avant le marché diabolique de maître Giron.
Oui, deux à trois siècles plutôt.
Au début des années 1520, naquit à Réville, certains prétendent que c’est Gréville r’Hague, un dénommé François Le Clerc qui, très tôt, s’engagea dans la course, où il fit rapidement fortune. C’est paraît-il avec cet argent qu’il aurait fait construire la Crasvillerie vers 1555. Les fenêtres à meneaux, la tour et son échauguette, la lucarne moulurée, sont, d’après moi, tout à fait compatibles avec le style renaissance de la moitié du 16ème siècle.

GOUBELIN 33

Le manoir de la Crasvillerie à Réville vers 1900

Je tiens ces informations de mes grands parents, je n’étais à l’époque encore qu’un jeune Goubelin d’environ 500 ans, et j’avais d’autres câts* à fouetter. Un résumé de la vie de ce pirate a été rédigé par le Sire de Gouberville dans son « Livre de raison ». Nous manquons de documents sur la première partie de sa vie, mais François dut s’embarquer vers l’âge de 16 ans à Cherbourg. En 1549, il débarque et prend l’ile de Sercq, alors aux anglais. Puis il organise des expéditions lointaines, mais fructueuses, au Pérou, dans les caraïbes et au Mexique, prenant en chasse les galions espagnols chargés d’or. Ses exploits sont tels que le Roi Henri II l’anoblit pour sa hardiesse en septembre 1551, deux ans seulement après ses premières expéditions. Nous possédons encore le texte du document officiel qui accompagnait cette promotion.
« Il a exposé sa personne en infinis dangers et peines, et avec telle hardiesse et vaillance qu’il en est digne de louange et singulière recommandation, avec les combats et conflits menés pour notre service. Il s’est toujours des premiers rencontré et offert à l’encontre de nos ennemis, il a été grandement mutilé de ses membres, y ayant perdu une jambe et un de ses bras grandement endommagés, ne laissant pour cela son dit service, et exploite sa personne et telle et aussi grande volonté, hardiesse et vaillance qu’il a jamais fait ».
Comme vous pouvez le constater, les citations étaient déjà très ampoulées, on n’a pas attendu votre époque pour passer de la pommade aux serviteurs zélés.
C’est le moins que l’on puisse dire. Dites-moi, en 51, il avait déjà sa fameuse jambe de bois !
Tout à fait, même qu’on y disait déjà « gambe* de boué* », et aussi sa bléch’* au bras. Il faut préciser que Le Clerc était une tête brûlée, comme on dirait aujourd’hui. Sa devise « Toujours les premiers à l’abordage » en dit long. Sa courte vie ne sera qu’une suite d’abordages, de pillages et de méfaits, commis au nom du roi, ce qui en faisait un corsaire. En 1553, à la tête de 14 navires comptant 800 hommes il capture les vaisseaux de l’amiral Alonso de Madonando et s’empare de leur butin. Il pille Cuba, Haïti et diverses iles des Antilles avant de s’en prendre, sur le chemin du retour à La Palma, une ile des Canaries. A Cherbourg, il ne prend que le temps de réparer et d’armer ses vaisseaux, avant de reprendre la mer. L’année suivante en 1554, il mène une nouvelle campagne aux Açores et pille Santiago de Cuba. Son prestige est immense et la peur qu’il inspire à la hauteur du personnage. Les espagnols, qui l’on surnommé « Pié de Palo » redoutent de le rencontrer sur les mers. Il est vraisemblable que sa gambe de boué* est à l’origine de la représentation moderne des pirates car, si les amputations étaient fréquentes chez les marins, peu de capitaine payaient ainsi de leur personne. Il navigue entre les amériques et Cherbourg jusqu’en 1661 où il prend le parti de la réforme et participe au soulèvement de la ville du Havre, tenue par les anglais. C’est donc comme traître qu’il réembarque en 1562 pour reprendre la chasse aux galions espagnols dans les Caraïbes, pour le compte de la reine d’Angleterre, Elisabeth 1ère.
Comment est-il mort ?
Les avis divergent, certains pensent qu’il est mort lors d’un abordage, d’autres que, blessé, il décéda sur son navire lors du retour. Mais je m’aperçois que je ne vous ai pas parlé de son navire, « Le Claude ». Là encore les avis sont différents concernant l’attribution de ce nom, qui, convenez-en, est assez curieux pour un navire de l’époque.
Oui, je trouve que ce nom est étrangement moderne.
Pour ma part je pense que ce bateau à été baptisé en 1514 à l’occasion du mariage de François Premier avec Claude de France, et qu’il s’agissait donc d’un bâtiment assez ancien armé par l’un des premiers capitaines, pour d’autres, il aurait été construit après 1551 et nommé de la sorte du fait de la claudication de gambe* de boué*. Quoiqu’il en soit il s’agit d’un vaisseau rapide, destiné à rattraper les lourds galions espagnols. Comment et où, est-il mort mystère, mais du jour et de l’heure de sa mort le manoir de la Crasvillerie fut hanté.
C’est un fait établi ?
Absolument exact. Pendant son absence, un ancien gabier, dont l’ménom* était l’Crignu*, chûr* qu’il avait du prendre du vent dans les qu’veux*, gardait le manoir avec sa femme et une ribambelle de gamins, dont les plus âgés étaient déjà en accordâl’*. Il était encore plus estropié qu’ch’on capitane, l’pour’* houm’* boîtait d’une guibole et n’avait plus qu’un bras pour ch’aider. Un bandeau lui muchait* l’œil dret*, mais y zyeutait encore biy* à babord, l’œil du cônu* comme on dit par tch’eu* nous ât*. A part ch’a* l’nombre d’ch’es toins montrait qu’il n’souffrait point d’cha perque* et qui passait d’nombreuses nieu’* d’tcharpentier* avec sa bouon’fem’*.
Ce qui signifie ?
Bah, l’tenon dans la mortaise.
Ah, c’est délicat
Délicat ou pas ch’est coum cha* qu’on dit par ichin*
Entre deux expéditions, gamb’* de boué* mouillait son vaisseau à Cherbourg et reprenait possession de ses terres et de ses marécages, car à l’époque la mé* s’enfonçait profondément dans les terres malgré les mielles* qui bordaient la longue rive. Accolé à la tour hexagonale du manoir, le corsaire avait fait construire une tourelle qui lui servait de chambre de guet. Incapable de s’éloigner de la mé*, il pouvait ainsi deviner le rivage qui s’étend de l’anse de Grévy à la brèche de Fuly. Notre homme restait ainsi des heures à contempler la mé* comme il l’aurait fait du haut de sa dunette, pointant sa longue vue vers le large de Dranguet. Il occupait la Crasvillerie pendant plusieurs mois, puis subitement, reprenait la mé*, sans doute appelé par une seu’* inextinguible d’aventure. Compte tenu de l’importance de son pid’cauche*, il n’avait aucunement besoin de repartir pour faire bouillir sa marmite. On ne lui connaissait pas de criature* dans la région, mais comme le disent souvent les marins, une guenette* dans chaque port. Quand il était là, on l’entendait hampitouné’*, le manoir résonnait du bruit de sa jambe de boué* frappant les dalles de la grande salle et de l’escalier. Il parlait peu, et traitait ses affaires avec encore moins de mots. Quand il trépassa, cela faisait plus d’une année qu’il n’était rev’nu vers sa ch’imnae*. Ayant changé d’bord, question r’ligion en s’réformant, y n’aurait p’tête* pas été l’bienvenu dans le val de Ch’air’* qui est viscéralement catholique.
Donc, une nuit, vers 1h 30 du matin, l’Crignu fut ch’orti de son lit pas des bruits étranges. Il quitta sa paillasse et pénétra dans la grande salle qui était déserte, le bruit continuait et se dirigeait vers l’escalier de la tourelle. En vieux pirate qu’il était il n’eut point poue* et guetti* dans l’escalier. C’est alors qu’il reconnut le bruit de la jambe de bois de son capitaine. Il se signa à tout hasard, tandis que la porte donnant sur la chambre de guet claquait violemment. Puis, plus riyn*, le tch’ant des oiseaux d’nieu*, le bruit du vent dans les grands ormes, il se recoucha. Il n’apprit la mort du capitaine que plus de neuf mois passés, par un ancien marin qui s’en revenait du r’Havre. Depuis, le 14 septembre de chaque année, à une heure trente de la nuit, on entend le fantôme de Gambe de Boué* qui monte à sa tour par l’escalier en calimachon*.
Et cela dure encore ?
Naturellement, tous les propriétaires se sont accommodés du corsaire fantôme. Je me demande même si certains n’ont pas sympathisé avec lui.
Si vous voulez constater par vous-même il suffira que je vous emmène à la mi septembre dans le manoir. Ce ne sera pas difficile, le centre d’insémination qui y était installé a été fermé pour raison économique, et j’ai mes passages secrets pour entrer.
Oui, peut être, mais dites-moi, cela fait deux histoires de fantômes !
Oui, mais je vais, si vous le souhaitez, et si vous avez le temps, changer de registre
J’ai toute la nuit.
Alors nous allons évoquer maintenant une histoire de Varou*
Excusez-moi, mais je ne connais pas ce nom en patois.
Loup garou, si vous préférez. Le village dont il est question dans cette histoire porte d’ailleurs la mémoire de cette histoire dans son nom, il s’agit de Canteloup.